Sarajevo, une ville balafrée qui continue de sourire
Il y a des lieux où l’histoire se raconte au passé, et puis il y a Sarajevo. Nichée dans une vallée encerclée…

Il y a des lieux où l’histoire se raconte au passé, et puis il y a Sarajevo.
Nichée dans une vallée encerclée de collines, la capitale de la Bosnie-Herzégovine porte encore sur ses murs les stigmates d’une guerre qui a failli l’effacer.

Mais pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé, prenons un peu de hauteur. Fondée au XVe siècle par le gouverneur ottoman Isa-beg Ishaković, Sarajevo devient rapidement l’un des grands centres urbains de l’Empire ottoman dans les Balkans. Les mosquées structurent peu à peu une ville prospère qui devient un carrefour stratégique entre l’Orient et l’Occident.

En 1878, le congrès de Berlin confie l’administration de la Bosnie-Herzégovine à l’Empire austro-hongrois, qui l’annexe en 1908. Vienne impose alors son propre style architectural. Les façades néo-classiques, souvent teintées de jaune et blanc, contrastent avec l’héritage ottoman. Sarajevo devient une ville avec plusieurs visages, où une mosquée loge à quelques pas d’un immeuble viennois.

Après la Seconde Guerre mondiale, Sarajevo devient la capitale de la République socialiste de Bosnie-Herzégovine, l’une des six républiques de la Yougoslavie de Tito. Le régime communiste, en s’appuyant sur un discours de « fraternité et unité » entre les peuples slaves du Sud, promeut un multiculturalisme d’État : Serbes orthodoxes, Croates catholiques, Bosniaques musulmans et Juifs sépharades cohabitent alors dans une ville qui gagne le surnom de « Jérusalem de l’Europe ».

Ce moment d’unité culmine en février 1984, lorsque Sarajevo accueille les Jeux olympiques d’hiver. Un événement d’autant plus important puisqu’ils deviennent les premiers organisés dans un pays socialiste. La piste de bobsleigh et de luge, construite sur les pentes du mont Trebević, symbolise alors la modernité et l’ouverture d’une Yougoslavie tournée vers l’avenir.

Mais cette paix n’allait pas durer. Avec la mort du dictateur Tito survenue au début des années 80 ans et la fin de la guerre froide, les tensions nationalistes émergent dans les Balkans. La Slovénie et la Croatie proclament leur indépendance en 1991 ; la Bosnie-Herzégovine, mosaïque ethnique sans majorité absolue, organise à son tour un référendum d’indépendance en février-mars 1992, boycotté par la population serbe de Bosnie. La reconnaissance internationale du pays, en avril 1992, déclenche l’attaque des forces serbes de Bosnie, soutenues par Belgrade.

Commence alors le siège de Sarajevo, le plus long siège d’une capitale dans l’histoire militaire moderne. Pendant près de quatre ans, du 5 avril 1992 au 29 février 1996, les forces serbes de Ratko Mladić pilonnent quotidiennement les quartiers civils et postent des tireurs d’élite le long de l’avenue principale, surnommée « Sniper Alley ».

Plus de 11 000 personnes y perdent la vie, dont environ 1 500 enfants. Depuis, les traumatismes de la guerre n’ont jamais véritablement disparu. Les tireurs d’élite serbes ont défiguré les murs. Les tombes murmurent les noms de ceux qui ne sont plus. Les cicatrices du génocide de Srebrenica, une attaque orchestrée par l’armée serbe sur fond de nettoyage ethnique qui a entraîné la mort de près de 8000 Bosniaques, restent ouvertes.

Parmi les mémoires de la guerre de Bosnie, celle des casques bleus français occupe une place particulière. Déployés à Sarajevo dans le cadre de la FORPRONU (Force de protection des Nations unies), leur mandat initial est celui de l’interposition, non du combat.

Mais le 27 mai 1995, cette mission bascule. À l’aube, des soldats serbes de Bosnie, déguisés en casques bleus pour tromper la vigilance des sentinelles, s’emparent du poste d’observation qui contrôle le pont de Vrbanja, un point stratégique majeur à l’entrée de Sarajevo dont la chute aurait pu ouvrir la voie aux forces serbes vers le cœur de la capitale. Le poste était alors tenu par une douzaine de soldats du 3ᵉ régiment d’infanterie de marine (RIMa).

Après plusieurs heures de tension et d’hésitation politique, l’ordre de reprendre la position est donné. À 8h45, les soldats français reçoivent l’ordre de fixer leurs baïonnettes. Vingt-cinq minutes plus tard, au terme d’un assaut d’une rare intensité au corps à corps (le dernier combat à la baïonnette de l’histoire militaire française, selon plusieurs historiens) la position est finalement reprise. Le bilan est lourd : 6 soldats périssent dont deux français.

Avec 114 soldats tués dont une majorité en Bosnie, la France reste, encore aujourd’hui, l’une des nations ayant payé le tribut humain le plus lourd parmi les contingents de l’ONU déployés dans l’ex-Yougoslavie. Sarajevo n’oublie pas ce sacrifice. Une stèle est aujourd’hui installée près de l’ambassade de France dans la ville, où se recueillent régulièrement officiels et vétérans venus honorer la mémoire de ces soldats tombés pour une paix qu’ils n’étaient, à l’origine, mandatés que pour observer.

Partiellement détruite durant la guerre, Sarajevo s’est relevée dans la douleur, pierre par pierre. Symbole de cette reconstruction, Vijećnica, magnifique bibliothèque nationale de style néo-mauresque et construite sous l’occupation austro-hongroise qui avait été incendiée lors des bombardements en août 1992 a été entièrement restaurée et rouverte au public en 2014. Elle est désormais un des emblèmes de la résilience culturelle bosnienne.

Depuis, l’image de la capitale bosnienne s’est considérablement améliorée. Riche d’une diversité culturelle fleurissante, celle qu’on surnomme la « Jérusalem des Balkans » renaît peu à peu de ses cendres. Son architecture, inspirée de son héritage ottoman et austro-hongrois, attire de nombreux touristes qui viennent admirer sa culture et sa gastronomie.

Trente ans après la fin du siège, la Miljacka coule paisiblement. Cette rivière, qui séparait les habitants assiégées des soldats postées sur les collines durant la guerre, accueillent désormais des promeneurs, des terrasses et des bouquets de fleurs.

Comme son fleuve, la Bosnie-Herzégovine avance, lentement mais sûrement, vers des jours plus radieux. Candidate officielle à l’adhésion à l’Union européenne depuis décembre 2022, elle a vu les premières négociations s’ouvrir en mars 2024. Un plan de soutien économique de l’UE, doté d’un milliard d’euros de prêts et de subventions, doit accompagner cette transition, sous réserve de réformes institutionnelles et économiques. Bien que les divisions politiques persistent dans le pays, l’espoir européen permet à Sarajevo d’aborder son avenir avec plus de confiance, tout en continuant de sourire au monde.

